Quand la randonnée révèle l’histoire militaire d’un grand massif normand.
À première vue, la forêt d’Eawy impressionne par la régularité de ses hautes hêtraies. Fûts droits, alignements presque parfaits, longues routes rectilignes : le promeneur a parfois l’étrange sensation d’évoluer dans une forêt “dessinée”. Et ce n’est pas qu’une impression.
Derrière les hêtres majestueux d’Eawy se cache une histoire profondément marquée par l’État, l’armée et les grands chantiers du XIXᵉ siècle.
🌱 Une forêt remodelée au XIXᵉ siècle
Si la forêt d’Eawy est ancienne, son visage actuel est largement le produit du XIXᵉ siècle, période où l’administration des Eaux et Forêts, après la Révolution et le Code forestier de 1827, engage une restructuration massive du massif.
Objectif :
- produire du bois de qualité,
- rationaliser l’espace forestier,
- imposer une sylviculture régulière et durable.
Le hêtre, parfaitement adapté au plateau cauchois à l’époque, devient alors l’essence dominante, souvent plantée en futaies régulières, donnant naissance à ce que l’on appelle aujourd’hui la “hêtraie cathédrale”.
🪖 Une forêt travaillée par des hommes en uniforme
Pour mener à bien ces travaux gigantesques, l’État ne s’appuie pas uniquement sur des ouvriers locaux. Il mobilise aussi une main-d’œuvre disciplinée et organisée :
👉 des troupes militaires, notamment du génie ou des détachements employés à des travaux civils.
Ces soldats participent à :
- la préparation des sols,
- les plantations et semis,
- le drainage,
- l’ouverture de routes forestières,
- l’aménagement de parcelles entières.
La régularité impressionnante de certaines hêtraies d’Eawy doit beaucoup à cette organisation quasi militaire du chantier forestier.
🏕️ Les “Camps” : traces discrètes du cantonnement militaire
En marchant à Eawy, le randonneur attentif croise des noms intrigants:
Camp Cusson, Camp Souverain, ou simplement Le Camp.
Ces lieux-dits ne sont pas anodins. Au XIXᵉ siècle, le terme camp désigne souvent :
- des cantonnements temporaires,
- installés pour des chantiers de longue durée,
- très fréquemment liés à des troupes ou à des équipes militarisées.
Ces camps, parfois occupés plusieurs saisons, ont marqué durablement le paysage et sont devenus des repères toponymiques, encore visibles sur les cartes et dans la mémoire forestière.
🛣️ La voie forestière des “Limousins”
Autre nom parlant : la voie des Limousins.
Au XIXᵉ siècle, le mot Limousin désigne couramment des ouvriers migrants spécialisés dans les travaux lourds (terrassements, routes, fossés), omniprésents sur les grands chantiers d’État.
À Eawy, ces travailleurs ont très probablement œuvré aux côtés ou sous l’encadrement de l’armée, pour tracer des voies larges, droites et efficaces, destinées aux plantations et à l’exploitation forestière.
La voie des Limousins est typique de ces axes de chantier, conçus pour organiser la forêt comme un espace rationnel.
👑 Le Jardin du Roi de Rome : une plantation impériale ?
À Ventes-Saint-Rémi, le Jardin du Roi de Rome ajoute une dimension plus symbolique encore.
Selon une tradition ancienne et bien ancrée, cette plantation de hêtres aurait été réalisée en 1811, pour célébrer la naissance du fils de Napoléon Ier, le Roi de Rome, par des militaires travaillant en forêt d’Eawy.
Aucune archive unique ne permet de confirmer chaque détail, mais le contexte rend cette histoire hautement plausible :
- l’Empire multiplie alors les plantations commémoratives,
- l’armée est présente dans les travaux forestiers,
- planter des arbres est un geste politique fort.
Qu’il s’agisse d’un fait strictement documenté ou d’une tradition consolidée au fil du XIXᵉ siècle, ce jardin rappelle que la forêt peut aussi être un lieu de mémoire impériale.
🌲 Marcher dans une forêt d’État
Aujourd’hui encore, Eawy porte l’empreinte de cette époque :
- routes rectilignes,
- carrefours géométriques,
- hêtraies régulières,
- toponymie évocatrice.
Pour le randonneur normand, marcher à Eawy, ce n’est pas seulement traverser un massif forestier :
👉 c’est parcourir un paysage façonné par la volonté politique, la discipline militaire et la sylviculture du XIXᵉ siècle.
Une forêt qui raconte, en silence, comment l’État a planté ses arbres… et parfois aussi ses symboles.
🌳 La prochaine fois que vous emprunterez la voie des Limousins ou que vous passerez près d’un “Camp”, regardez les hêtres autrement : ils sont peut-être les derniers témoins vivants d’un immense chantier national.
ref: Wikipedia, ONF, chatGPT
